(Début du texte de Pierre Joubert)
Je manquerais à l'un des grands souvenirs de notre avant-guerre si je ne contais pas ce que fut réellement le "Foulard de Sang" dont un tas de garçons ont encore la nostalgie et recherchent le secret. Ce fut en fait un phénomène totalement spontané. C'est dès le début de notre épopée des "camps aventureux" que la rencontre historique se produisit. N'ayant pas encore pris en charge la 131ème Paris parce qu'il finissait son service militaire, Foncine était venu rejoindre sa troupe, la 13ème Paris, qui campait avec la mienne, la 14ème, dans un site très sauvage proche de Saint Bauzille-de-Putois dans l'Hérault. Un très rude combat avait opposé deux camps où se retrouvaient des patrouilles des deux troupes. La dernière mêlée eut pour cadre le lit-même du torrent de l'Alzon passablement asséché. Sur ces rochers entassés en un monstrueux désordre, entre failles et vasques d'eau, les vaillants combattants s'affrontaient sans ménager leurs forces pour l'ultime victoire, la possession du dernier fanion.
Quand la corne du chef de jeu mit enfin un terme au carnage, tout le monde se rassembla sur une toute petite plage avoisinant le chaos des rochers. J'avais rarement vus des tenues de jeu aussi malmenées, autant de nez et de genoux sanguinolents. Mon Dieu ! si leurs mères les voyaient ! Vraiment une belle bagarre, tellement belle que dans chaque camp on admirait l'adversaire. Selon l'usage, chacun jeta, pour les rendre à leurs propriétaires, le ou les foulards qu'il avait conquis de haute lutte. Avisant dans le tas un chiffon passablement déchiré et rouge de sang (ayant probablement épongé un genou), je le pris, achevais de le lacérer, puis repérant quatre garçons, deux de la 13ème, deux de la 14ème qui paraissaient particulièrement éprouvés, je leur fixai un bout de la glorieuse étoffe à la ceinture en proclamant solennellement :
- "Tiens, Claude, tu t'es battu comme un lion, je te fais chevalier du Foulard de Sang !"
Je fis de même pour les trois autres.
La formule m'était venue sans calcul. C'est seulement un jour ou deux plus tard que nous avons compris, Foncine et moi, que nous venions d'inventer, sans le vouloir, quelque chose qui méritait de survivre : une espèce d'ordre chevaleresque qui mettrait en valeur le courage physique et moral des garçons et remplacerait à l'occasion les cérémonies un peu ridicules de totémisation qui sombraient de plus en plus dans le canular de type estudiantin.
Par le suite, l'affaire se développa par une réunion nocturne des premiers chevaliers dans une petite cabane d'un bois proche de Lardy, par d'autres rencontres, en la très belle chapelle carolingienne de Montmajour notamment, etc. Une chose est sûre : les règles de cet ordre, pure fraternité du courage, restèrent toujours extrêmement simples. Les garçons étaient tous fascinés par cette simplicité même. Ils se dépensaient sans compter dans toutes les rencontres qui parsemaient nos aventures communes pour obtenir de petit bout de ruban rouge qui symbolisait leur appartenance à l'ordre. Chacun était simplement désigné du nom de lieu où il s'était illustré. C'est ainsi que nous eûmes un chevalier de la Serrane, un chevalier de Hêtre rouge, de la Croix des dunes, un Hubert d'Apremont, un Roland du "Mur d'airain", un Bruno de Hohlandbourg. Le camp d'Alsace de 1939 marque en effet l'apogée de cette jeune chevalerie qui devait laisser des traces dans l'esprit de quelques garçons jusque dans la guerre et dans la Résistance…
(fin du texte de Pierre Joubert)
Nous savons donc où l'ordre fut créé initialement, mais il reste une question : en quelle année ? Pendant longtemps, j'ai cherché à dater cet épisode, jusqu'au jour, récent, où j'ai fait le lien avec un indice, laissé par Jean-Louis Foncine lui-même ! En effet, dans son récit auto-biographique "Chronique d'une jeunesse", il note : "D'octobre 1934 à octobre 1935, j'accomplis mon service militaire". Cet épisode se situe donc probablement en été 1935, plus précisément en juillet ou août 1935...
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