Chapitre 14 LA TRAGEDIE DE SALIGNEY Tout dort encore au camp des " Belles Charmes " ce 27 juillet 1944 lorsque le caporal de semaine se lève et réveille l'homme chargé de préparer le café. La nuit précédente, malgré la pluie et l'orage, les gars sont sortis pour effectuer une mission. Rentrés peu avant l'aube, ils se sont couchés et endormis aussitôt, harassés. Il y a un peu plus d'un mois que les F.F.I. du groupe " Panthère " commandés par le capitaine Mercier se sont installés au sommet du Mont Vassange, au milieu du bois situé â environ deux kilomètres de Saligney. Ces cinquante maquisards sont presque tous originaires des villes et villages de la région, â l'exception du Belge Roger Baert et de l'Alsacien Charles Redenstorff. Deux autres officiers encadrent également la petite unité. II s'agit du lieutenant Perrin et de l'aspirant Soudeille, tous deux de Dole, la ville la plus proche distante d'une vingtaine de kilomètres. Depuis sa création, le maquis de Saligney n'a pas chômé et ses hommes ont participé â de nombreux coups de main notamment contre la voie ferrée Dole-Besançon ainsi que contre la route nationale 73 très fréquentée par les convois allemands. Ceux-ci n'ont pas tardé â réagir et le 24 juillet, ils ont monté une première opération dans le but de tester la combativité des résistants. Fidèles â leur tactique, les F.F.I. ont décroché â temps, mais malheureusement, l'un des leurs, le lieutenant Piot, est tombé entre les mains de l'ennemi. En cet été 1944, le temps n'est guère fameux. Il pleut presque sans arrêt. Sous les trombes d'eau, la clairière du Mont Vassange s'est transformée en un véritable bourbier. L'intérieur des tentes et des huttes n'est pas épargné. Des gouttières s'y sont formées qui ruissellent jusque sur les paillasses. A 6 heures, les guetteurs sont allés comme de coutume relever les sentinelles de nuit. De l'observatoire du camp, deux hommes épient en effet en permanence les routes d'accès au maquis, veillant â la sécurité du groupe. En raison du mauvais temps, une journée très calme s'annonce. Il est peu probable que les Boches viendront rôder dans les parages aujourd'hui. On en profitera pour parfaire l'instruction militaire des " bleus " et pour graisser les armes. Celles-ci ne manquent pas car le groupe " Panthère " a reçu un mois plus tôt un important parachutage. C'est l'aspirant Soudeille qui est â l'origine de cette livraison. Résistant de la première heure il a été capturé par les Allemands; condamné â mort, il a réussi â s'évader et â reprendre contact avec son réseau. Depuis un poste émetteur radio clandestin installé dans les bâtiments des Orphelins prés de Saint-Ylie, il a demandé â Londres d'équiper le maquis de Saligney et quelques jours plus tard, les Anglais ont envoyé trois tonnes d'armes et de munitions. Ce matin, l'effectif du groupe n'est pas tout â fait complet. Il manque en effet deux permissionnaires ainsi que le chef, le capitaine Mercier. Rentré de mission en voiture â 2 heures du matin, celui-ci doit se rendre â 8 heures â un important rendez-vous sur le chemin d'Amange â Chatenois. Il a donc préféré ne pas remonter jusqu'au maquis et s'est fait déposer â Saligney où il se repose dans une maison amie. Vers 6 h 30, le F.F.I. Pannaux, en faction prés de la ferme du Mont Vassange, voit soudain accourir dans sa direction un jeune homme essouflé. Il s'agit du fils Gauthier, de Gendrey qui vient, au péril de sa vie, avertir les maquisards du danger : - Les Boches arrivent ! Ils sont très nombreux. Dix camions bondés de soldats viennent de traverser le village ! De fait, environ une demi-heure plus tôt, un important convoi ennemi venant de Dole est arrivé au chef-lieu du canton. Il s'est aussitôt scindé en deux colonnes. L'une a foncé sur Ougney en égrenant derrière elle ses groupes de combat; l'autre a emprunté la route de Gendrey â Saligney, complétant ainsi l'encerclement du Mont de Vassange. Comprenant la gravité de la situation, le F.F.I. de garde s'empresse d'aller transmettre la terrible nouvelle au camp des " Belles Charmes ". En quelques minutes, tout le groupe est sur pied de guerre et s'apprête à faire mouvement. Le lieutenant Perrin donne aux soldats Pannaux et Minary l'ordre de retourner à la ferme du Mont de Vassange pour surveiller l'approche éventuelle de l'ennemi. Moins de cinq minutes après, les deux guetteurs réapparaissent en courant et annoncent que les Allemands sont en train de gravir le chemin conduisant au maquis. Les assaillants semblant parfaitement renseignés sur l'emplacement du camp et étant d'autre part très supérieurs en nombre, les officiers des F.F.I. décident, d'un commun accord, de décrocher par l'itinéraire le plus court et de se séparer un peu plus tard en deux groupes. L'un tentera de gagner le Bois de la Reine, puis la forêt de la Serre, l'autre l'Abbaye d'Acey et le Bois de Vaudenay. Au début, le replis des maquisards s'effectue en bon ordre et sans bruit. Bien qu'ils entendent dans le lointain les aboiements rageurs des chiens policiers, les hommes ne sont nullement pris de panique. Le groupe, encore au complet, se glisse à travers les taillis épais, sous les feuillages où l'eau de la pluie continue à ruisseler. C'est au moment de franchir la route de Gendrey à Ougney que les choses vont se gâter. Les maquisards ignorent en effet que les Allemands ont déjà installé leur dispositif de bouclage en cet endroit. Ils se sont déployés dans les champs situés en bordure de la forêt dont ils observent la lisière à la jumelle. Les résistants sont repérés et la bataille commence aussitôt. Les F.F.I. ripostent mollement et comprennent qu'ils sont désormais localisés. Il s'agit de traverser au plus vite la zone dangereuse avant que la fusillade n'y attire d'autres renforts ennemis. Les malheureux ne savent pas que ces renforts sont déjà en route. Dés son arrivée à Saligney, le commandant de l'unité allemande a alerté son chef d'état-major à Dole pour lui signaler qu'il avait réussi à localiser le maquis du Mont de Vassange. Aussitôt un fort détachement de cinq cents hommes et trois canons tractés de 77 appartenant à la 157e Division d'intervention sont envoyés sur les lieux pour participer à l'anéantissement des " terroristes ". C'est la raison pour laquelle, moins d'une demi-heure après le premier accrochage, prés d'un millier de soldats allemands ceinturent complètement le bois de la Reine et installent des nids de mitrailleuses à tous les carrefours de routes. Cependant que le filet se referme ainsi sur ses hommes, le capitaine Mercier, chef du district F.F.I. qui a passé la fin de la nuit à Saligney, vient d'être alerté du danger encouru par le camp des " Belles Charmes ". M. Pétigny, entrepreneur à Ougney, membre de la Résistance sédentaire, est venu lui signaler que les Allemands se déploient en grand nombre à l'est des bois et qu'ils progressent rapidement sur l'axe Ougney-Saligney. Pour le capitaine Mercier, placé malgré lui au caeur du dispositif ennemi, la situation au début de l'affaire se présente de la manière suivante : Rien n'étant signalé du côté de Gendrey, le péril semble venir uniquement du nord et de l'est. Fort du précieux renseignement communiqué par M. Pétigny, qui permettra au groupe" Panthère " de décrocher par la seule issue praticable (celle de Gendrey), le chef des F.F.I. tente alors de rejoindre ses hommes, non seulement pour les avertir, mais aussi pour les guider hors des bois. Au pas de course, il emprunte la piste conduisant au camp, passant sans être repéré à quelques dizaines de mètres seulement des camions allemands stationnés sur la route. A 7 h 45, il arrive sur les lieux et constate que le camp des " Belles Charmes " a été abandonné. Après avoir ramassé en hâte quelques effets et des papiers demeurés sous sa tente, l'officier se dirige à son tour résolument du côté de Sermange qui est d'après les plans prévus, l'itinéraire de repli numéro l. Il est persuadé que ses gars se sont repliés dans cette direction alors qu'ils ont pris un tout autre chemin en croyant leur retraite coupée de ce côté. En se glissant sans être vu entre deux postes ennemis, le capitaine Mercier parviendra à sortir du piège, et ce n'est que beaucoup plus tard, en interrogeant les rescapés qu'il apprendra à la suite de quelle cruelle méprise s'était déroulée la tragédie de Saligney. 8 heures... Toujours groupés, les maquisards en retraite viennent de franchir sans difficulté la Départementale n° 10 et commencent à s'enfoncer dans le Bois de la Reine. Cependant, ici et là, sans doute dans un but d'intimidation, les Allemands se sont mis â tirer. On entend aussi le grondement des moteurs des camions et les aboiements féroces des chiens. A ce moment, comme les deux officiers en étaient convenus avant de quitter le camp des " Belles Charmes " , le groupe " Panthère " se fractionne en deux. La première colonne, qui comprend le lieutenant Perrin, le sergent Valot, le quartier-maitre Sirguey, le caporal Gaudot ainsi qu'une quinzaine d'hommes, s'engage sans plus attendre dans la profondeur des fourrés. La seconde fraction commandée par l'aspirant Soudeille et sergent Noirot, comprend une vingtaine de maquisards. Elle va attendre une dizaine de minutes l'arrivée de deux retardataires avant de reprendre sa marche à travers bois. Après avoir atteint sans encombre la route départementale n° 15 reliant Saligney à Thervay, le lieutenant Perrin recommande à ses hommes de s'arrêter un instant, puis avec deux volontaires, il se porte en avant en éclaireur pour voir si la voie est libre. Mais les Allemands sont déjà â l'affût à la lisière du bois. Ils repèrent aussitôt les trois maquisards et les arrosent d'un feu nourri d'armes automatiques. Il est â ce moment environ 8 h 30. Réalisant que toute tentative pour franchir le barrage ennemi à cet endroit est voué à l'échec, les F.F.I. ouvrent le feu à leur tour afin de couvrir leur retraite. Dés cet instant, un certain flottement commence â se faire sentir dans les rangs des jeunes résistants. Beaucoup se replient en désordre. Le lieutenant Perrin a beaucoup de mal à regrouper une poignée de braves parmi lesquels le sergent Valot et le quartier-maitre Sirguey. De son côté, le caporal Gaudot, faisant preuve d'un bel exemple, parvient à rassembler six hommes (Brenier, Piquet, Schutz, Pannaux, Guaglio et Pernot). Parmi ceux qui étaient restés en arrière pour protéger la retraite de leurs camarades, se trouvait Durant, de Tavaux. Après avoir tiré pendant quelques minutes, il vit les Allemands se rapprocher de lui. Isolé, il se coucha prudemment derrière un buisson et, tandis que les Boches entreprenaient en hurlant de fouiller la lisière du bois, il commença une longue progression en rampant et parvint à atteindre un champ d'avoine d'où il ne bougea plus. Ce ne fut que dans l'après-midi, vers 15 heures qu'une patrouille ennemie le découvrit. Cependant, à l'intérieur du bois, le lieutenant Perrin, ayant perdu l'espoir de récupérer tout son monde, vient de décider de tenter une sortie en direction de l'Abbaye d'Acey. La troupe se dirige donc cette fois à marche accélérée vers la route d'Ougney à Thervay, au nord, autre côté du triangle tragique où sont enfermés les malheureux F.F.I. Mais à peine ceux-ci ont-ils atteint un petit boqueteau situé à proximité de cette route, qu'une fusillade aussi nourrie que la précédente éclate de toutes parts. Une fois encore, tout le monde se replie précipitamment sous le couvert des taillis. Il y a du Boche partout. Les maquisards comprennent qu'ils sont pris à l'intérieur d'un piège d'acier et que la mort les guette lorsqu'ils cherchent à s'en échapper. Bientôt, un amer découragement gagne la troupe du lieutenant Perrin. Elle est composée de très jeunes gens de seize ans dont l'instruction militaire est rudimentaire et qui n'ont pour la plupart jamais connu le baptême du feu. A nouveau, le lieutenant Perrin tente de s'opposer à l'impitoyable désagrégation de son groupe. Il essaie de démontrer à ses hommes que leur seule chance de salut réside dans une sortie en force. Peine perdue, les F.F.I. abandonnent leurs armes et se sauvent dans toutes les directions. Consterné par cette débâcle, le lieutenant Perrin refusera d'abandonner ses hommes à leur triste sort. Avec un courage, un entêtement qui eut pu lui coûter cher, il ne cessera de parcourir en tous sens pendant plusieurs heures les sous-bois sinistres dans l'espoir de rallier ses gars. Mais ce sera en vain. Le jeune officier décidera finalement de sortir du piège et, tentant le tout pour le tout, franchira la route balayée par les mitrailleuses ennemies. Il gagnera Vitreux, un village proche où il savait trouver un autre groupe de résistants. Il espérait décider ceux-ci à tenter une opération de diversion afin de permettre à ses propres hommes de se dégager. Mais il dut bientôt se rendre à l'évidence. Il était utopique de songer à s'attaquer aux Allemands. Au nombre d'un millier, ceux-ci quadrillaient toute a région. Ils étaient partout, dans les champs, dans les vignes, même dans les villages dont ils contrôlaient sévèrement l'entrée. Enfoui dans un épais buisson d'épines, les trois F.F.I. ne bougeront plus de la journée et parviendront à rejoindre Thervay à la tombée de la nuit. Dans ces conditions, une offensive du maquis était d'avance vouée à l'échec. La population civile ne manquerait pas d'en subir les inévitables représailles. D'ailleurs, une partie des armes que l'on aurait pu utiliser pour mener à bien cette opération, étaient encore dissimulées à l'intérieur d'anciennes mines de fer et il aurait fallu les déterrer à la barbe des Allemands. Tandis que le groupe du lieutenant Perrin vient de se désagréger malgré les efforts de son chef, le caporal Gaudot et ses six hommes sont demeurés dissimulés à proximité de la route Saligney-Thervay. Une scission ne tarde pas à se produire dans leurs rangs. Las d'attendre, quatre hommes décident d'un commun accord de quitter leurs camarades pour tenter de fuir dans une autre direction. Cette impatience causera leur perte. Les quatre malheureux seront en effet capturés par les Allemands au cours de l'après-midi. Seuls, Raymond Guaglio et Pernot continuent de faire confiance au caporal Gaudot qui a décidé de ne pas chercher à rompre pour l'instant l'encerclement. Ce n'est qu'à midi qu'ils gagneront le haut du bois et s'éloigneront sans bruit de la lisière d'où ils entendent distinctement s'interpeller les sentinelles ennemies. A partir de 14 heures, les Allemands commencent à tirer au canon sur la partie du bois où ils ont localisé le groupe de l'aspirant Soudeille, auquel se sont joints quelques éléments égarés du lieutenant Perrin. A plusieurs reprises, les maquisards tentent séparément de franchir la route, ce qui leur permettrait de retrouver leur liberté de mouvement. Chaque fois, les feux croisés des mitrailleuses ennemies les obligent à reculer derrière les arbres. Comprenant qu'il est vain que ses hommes cherchent individuellement à rompre l'étreinte, l'aspirant Soudeille décide de les regrouper et d'attaquer les nids de mitrailleuses puis de profiter de l'effet de surprise pour traverser les lignes allemandes. Mais les nazis ne tardent pas à éventer ce plan. Tandis que les maquisards se rassemblent, ils déclenchent un formidable assaut. Bondissant de partout à la fois, ils foncent en direction des F.F.I. qui ripostent comme ils peuvent avec leurs armes légères. La bataille menée par des troupes aguerries tourne rapidement à l'avantage des assaillants. Submergés par des centaines d'hommes, les maquisards doivent lâcher pied une nouvelle fois. Treize d'entre eux sont obligés de se rendre. Parmi eux : le sergent Valot, les soldats Marcel Lehois, Camille Baudry, Roger Baert, Albert Gautheron, Jean Guaglio, Paul Minary, Auguste Perrin, René Sirguet, Antoine Nardy, Gilbert Lebois, Raymond Labourey et jean Lacroix. Ces captifs ne représentent cependant qu'une partie du groupe Soudeille dont les autres éléments parviennent à s'enfuir avec leur chef. A présent, l'étau allemand s'est complètement refermé sur les maquisards. Les canons de 77 ne cessent de tonner, interdisant toute concentration importante. Des mitrailleuses balayent impitoyablement les routes et des patrouilles ratissent l'orée du bois. Le replis des F.F.I. s'effectue dans les pires conditions, sous la mitraille et par des sentiers forestiers mal tracés. C'est la raison pour laquelle le maquis des " Belles Charmes " n'est bientôt plus une unité homogène, mais une dizaine de petits groupes traqués qui fuient à l'aveuglette parmi les taillis denses de la forêt. L'un de ces groupuscules composé de René Lacroix, de Rederstorf et d'Henry tente de se réfugier dans le Bermont. L'endroit choisi paraît calme. Ils s'élancent sans avoir repéré les mitrailleurs allemands camouflés dans les fougères. Une longue rafale fauche impitoyablement les trois malheureux. Un peu plus tard, on retrouvera en bordure de la même route le corps mutilé d'Henri Benissa victime de la même imprudence. D'autres sauront attendre la fin du déluge de feu et d'acier et resteront tapis dans les buissons. Ce fut le cas de Gilbert Dazin et Alfred Antonini qui ne sortiront du bois que vers 23 heures et trouveront asile à l'Abbaye d'Acey. Quant à l'aspirant Victor Soudeille, il est parvenu à regrouper sept de ses hommes qu'il décide de camoufler à l'intérieur d'un énorme buisson. Puis, pour tenter de voir ce que fait l'ennemi, il grimpe sur un chêne afin d'observer ses mouvements. Car les Boches ont aussitôt après l'assaut, commencé à pénétrer à l'intérieur du bois et se livrent à un minutieux ratissage. A peine se trouve-t-il dans l'arbre que l'officier voit, avec horreur, se profiler â moins de cinquante mètres, les silhouettes menaçantes d'une patrouille. Les Allemands passent à côté du buisson sans tout d'abord soupçonner la présence des sept maquisards. Mais l'un des soldats, plus curieux que les autres, se penche â l'intérieur du buisson et découvre les malheureux fugitifs. Aussitôt, les cris retentissent. Les armes se braquent dans la direction des F.F.I. qui sortent, penauds, de leur précaire abri et sont bientôt entourés par une multitude hurlante. Impuissant, l'aspirant Soudeille assiste à cette scène, sans qu'un seul instant l'un des Allemands ne songe â regarder dans l'arbre. Grâce â ce hasard providentiel, l'officier échappera à la mort et pourra rejoindre un lieu sûr à la nuit tombante. Après 16 heures, la chasse à l'homme commence à diminuer d'intensité. Les Allemands doivent sans doute considérer qu'ils ont suffisamment de prisonniers entre les mains pour gars n'y sont pas. Il se demande ce qui a bien pu leur arriver et si par hasard les Allemands ne les ont pas fait tous prisonniers ? A moins que le replis du groupe ne se soit effectué sur le Moutherot, par les vignes de Taxenne ? L'officier demande alors à une personne de Sermange, Mm° Chevillot, de se rendre à Saligney afin d'y recueillir des informations concernant le sort des maquisards du Mont de Vassange. Malgré les risques, cette femme courageuse accepte et part à bicyclette en direction du village tragique. Mais à l'entrée de Saligney, elle se heurte à un barrage allemand et demeure plusieurs heures sous leur surveillance. Ce n'est qu'au début de l'après-midi qu'elle parvient à entrer dans le village où elle avertit aussitôt les résistants locaux que le capitaine Mercier se trouvait à Sermange. Les sédentaires apprennent aussi hélas à la messagère qu'ils sont eux-mêmes sans nouvelles des maquisards. Mm` Mercier, agent de liaison du groupe " Panthère " et M. Jean, maire de Saligney décident alors de se rendre dans les villages voisins par des chemins détournés, pour voir si les F.F.I. ne seraient pas parvenus à rompre l'encerclement. Pendant leurs déplacements, la fusillade intense et le grondement du canon en provenance du Bois de la Reine ne leur laissant guère d'espoir sur l'issue de l'attaque. Aussi, lorsque dans le courant de l'après-midi, Mme Mercier revient à Saligney, elle n'est pas surprise en voyant que les Allemands ramènent un groupe de prisonniers. Quand Labourey, Lebois, Nardy et Sirguey sont alignés devant la porte de la grange de M. Faivre, la résistante ne peut s'empêcher de s'approcher des malheureux. Quatre têtes se tournent de son côté. Quatre regards muets, désespérés, lui font comprendre que tout est perdu. Mais la courageuse jurassienne essaie encore de trouver une solution pour sauver les petits gars qu'elle ne se résigne pas à abandonner. Elle n'hésite pas à interpeller les Allemands. L'un d'eux, qui parle un peu français dit qu'il est Autrichien et qu'il est opposé au triste travail qu'on lui fait faire. Mais il ne laisse aucun espoir à Mme Mercier sur le sort qui attend les prisonniers du maquis. M. Faivre, le propriétaire de la ferme devant laquelle on a rassemblé les captifs, tente généreusement de leur apporter à boire et à manger. Il est accueilli par des injures et des coups et doit réintégrer sa maison au plus vite sous la menace d'être fusillé. Enfin, après une attente interminable, un ordre arrive. Les cinq prisonniers sont contraints de monter à bord d'un camion et conduits au camp des " Belles Charmes " où une cinquantaine de Boches sont occupés à faire ripaille avec le vin et les vivres trouvés sur place. L'arrivée de l'officier nazi interrompt aussitôt la bombance. Il ordonne aux soldats d'incendier les baraques où logeaient les " terroristes " et aux maquisards de charger le butin récupéré sur les camions. C'est alors que se déroule l'un des épisodes les plus odieux du drame. Dés qu'ils ont achevé le chargement des camions, trois des F.F.I. Gilbert Lebois, Antoine Nardy et Charles Sirguet sont entraînés au milieu du chemin puis lâchement abattus â la mitraillette. Leur deux camarades horrifiés, Jean Lacroix et Raymond Labourey comprennent à ce moment pourquoi on les a provisoirement gardés en vie. L'un des camions n'arrivant pas à se dégager d'une ornière, on leur ordonne, sous la menace des armes, de désembourber le lourd véhicule. En unissant leurs efforts à ceux du moteur qui rugit, les prisonniers dégagent le camion qui passe sans aucune précaution sur le corps des trois fusillés étendus en travers du chemin. A la vue de cet acte barbare, les deux maquisards survivants ont un ultime sursaut de révolte. Dans un suprême élan, avec une énergie décuplée par l'indignation et le désespoir, ils se ruent sur leurs gardiens. D'un coup de tête â l'estomac, Jean Lacroix renverse le soudard qui se trouve â ses côtés, puis il bondit dans les taillis voisins. Avec le courage de ceux qui sentent la mort à leurs trousses, il fonce tête baissée dans les broussailles. Derrière lui, il entend hurler les Boches puis le crépitement des mitraillettes. Les balles sifflent à ses oreilles. La blessure qu'un coup de crosse lui a provoquée précédemment se remet à saigner. Il sait que ses forces ne vont pas tarder à le lâcher. Il est tellement épuisé qu'il titube et malgré une volonté farouche de survivre, finit pas s'effondrer au milieu d'un buisson d'épines. Déjà, les Boches se sont lancés à sa poursuite. Ils battent les taillis et continuent à tirer dans sa direction. Allongé sous les ronciers, Jean Lacroix va entendre l'ennemi passer et repasser plusieurs fois â deux pas de lui. Malgré sa douleur cuisante, malgré l'inconfort de sa position et aussi sa peur, il ne bronchera pas et devra la vie sauve à son silence. Sur le chemin, Raymond Labourey n'aura malheureusement pas sa chance. Mortellement atteint par une rafale, il tombera quelques secondes après avoir terrassé son tortionnaire, victime d'un autre Boche plus adroit. On ne retrouvera son corps que huit jours plus tard. Ce n'est qu'après la tombée de la nuit que Jean Lacroix sortira de sa cachette. Son premier geste sera d'aller s'incliner sur les dépouilles profanées de ses malheureux camarades. Tandis que ces événements tragiques viennent de se dérouler à proximité du camp des " Belles Charmes " , un second groupe de huit prisonniers ne va pas tarder à connaître un sort aussi atroce. Vers 15 heures, une patrouille allemande occupée à ratisser les abords de la forêt, capture Durand qui se terre depuis le matin dans un champ d'avoine. Il est aussitôt fouillé et dépossédé de tout ce qu'il porte sur lui : montre, chevalière, portefeuille et autres objets personnels. A grands coups de bottes, on le conduit sur la route où il ne tarde pas à être rejoint par quatre gars appartenant à la fraction capturée du groupe de l'aspirant Soudeille. Sans plus tarder, les Allemands emmènent leurs prisonniers à environ cinq cents mètres de là. Le Feldwebel qui commande leur escorte les fait asseoir sur l'accotement de la route et offre généreusement â chacun d'eux une demi cigarette. - Qui habite Dole parmi vous ? demande-t-il dans un assez bon français. - Moi, répond Durand. - Eh bien, dit le Boche avec un sourire ambigu, je vous conseille d'écrire une dernière lettre... Une dernière lettre à votre mère. Car vous allez mourir ! - Vous n'avez pas le droit de faire çaHhh ! proteste Durant courageusement. Nous sommes des soldats. Des soldats de l'Armée Française de l'Intérieur ! Nous demandons le respect des Conventions de Genève ! - Des soldats ? Ah ! Ah ! Des soldats ? dit l'autre en éclatant d'un grand rire ironique. Puis il se reprend et hurle : - Vous pas soldats ! Terroristes ! Terroristes, kaputt ! Tous comprennent à cet instant qu'ils n'ont plus rien à espérer. Que les cigarettes qu'on vient de leur offrir ne sont en réalité que celles des condamnés à mort. Sans plus tarder, Durand se met à griffonner quelques mots sur une feuille de papier en pensant qu'il s'agit du dernier message qu'il adresse à ceux qui lui sont chers. Quelques minutes plus tard, le misérable cortège reprend sa marche et bifurque au croisement des routes à l'entrée de Saligney. Il est abordé peu après par un autre détachement allemand qui pousse devant lui à coups de crosses deux F.F.I. capturé dans les bois. L'un d'eux est très mal en point et titube car il a une large blessure à la tête. Dès que les prisonniers sont regroupés, un officier nazi s'approche d'eux. Puant l'alcool, sarcastique, il vient railler ces " cochons de terroristes " auxquels il distribue des coups avec la crosse de son parabellum. - Vous avez une mère ? demande-t-il â l'un des gars ? Comme le maquisard répond affirmativement en hochant la tête, l'autre s'esclaffe : - Eh bien c'est fini ! Fini ! Vous ne la reverrez plus ! Et le monstre continue à rire en communiquant bientôt sa grossière hilarité à toute la troupe. Peu après, pour avoir bredouillé quelques mots à son voisin blessé, un autre F.F.I. et sauvagement frappé par la brute. C'est à ce moment qu'un officier supérieur arrive près du carrefour au volant d'une voiture légère. Il donne quelques ordres secs à ses hommes et c'est le début des exécutions. Quatre prisonniers : Roland Piquet, Marius Pannaux, Bernard Bressand et Jean Tupin sont entraînés en bordure du bois. On les aligne face à leurs camarades impuissants. Les armes se braquent dans leur direction. - Vive la France ! crient-ils tous ensemble, avec cette crânerie qu'avaient les héros qu'ils admiraient lorsque leurs instituteurs parlaient des grands personnages de l'histoire. Tous sont fauchés par la même rafale du peloton d'exécution. Déjà, une nouvelle fournée de condamnés est poussée vers le bois. Durand est parmi eux. Il voit les Allemands remettre des chargeurs dans leurs mitraillettes. Dans quelques dizaines de secondes, pour lui aussi ce sera la fin. C'est alors qu'une idée folle traverse son esprit. Fuir. Il n'a plus que cette idée en tête. Avec une force décuplée par la peur, il bondit soudain, bouscule ses gardiens et à toute vitesse, fonce de l'autre côté de la route en direction d'un champ fraîchement fauché. Aussitôt, dans son dos, la fusillade se déchaîne. Le fugitif a déjà parcouru une cinquantaine de mètres lorsqu'il ressent un choc violent. Il vient d'être blessé à la main. Sans se soucier du sang qui éclabousse ses vêtements, Durant continue sur sa lancée. Les balles sifflent de toute part mais ne l'atteignent pas. Tel un sanglier talonné par la meute hurlante, il pénètre tête baissée à l'intérieur du bois dont les feuillages protecteurs se présentent enfin devant lui. Pendant quelques secondes encore, des balles perdues ricochent contre le tronc des arbres mais le fugitif est désormais hors d'atteinte. Il va courir encore pendant prés de dix minutes avant de s'effondrer exténué, hébété au pied d'un chêne. C'est alors seulement qu'il verra au bout de sa main meurtrie, son doigt fracassé pendre lamentablement. Après s'être fait un pansement sommaire à l'aide de son mouchoir; Durand reprendra sa course éperdue à travers les taillis, jusqu'au village de Thervay. Là il recevra les premiers soins du vétérinaire du canton, M. Petitlaurent qui se transformera pour une fois en chirurgien et amputera le blessé pour le préserver de l'infection. Mais alors que Durand vient de sauver sa vie en bénéficiant d'une chance inouïe, d'autres maquisards vont encore succomber sous les balles nazies. Trois hommes sont restés entre les mains des Allemands : Schultz, Bernier et Luquet. Tandis qu'ils sont poussés en direction du bois, tous pensent à profiter de la diversion créée par leur camarade pour s'enfuir à leur tour. Mais c'est impossible car leurs tortionnaires sont sur leurs talons et les canons des mitraillettes sont braqués sur eux. Encore un ordre bref, puis de nouveau les armes automatiques se remettent à aboyer. Les trois condamnés tombent la face en avant. Brenier est tué sur le coup. Schultz, mortellement atteint mourra peu après. Seul, Luquet n'a pas été touché. Dans un réflexe de survie extraordinaire, il reste allongé sans bouger, terrorisé â l'idée que les nazis vont peut-être venir donner le coup de grâce à leurs victimes. Mais heureusement pour le jeune dolois, rien de semblable ne se produira. Applati entre ses malheureux compagnons, Luquet demeurera très longtemps immobile, étendu à deux pas de Schultz qu'il entendra offrir son âme à Dieu et à la France dans sa pathétique agonie. Ce n'est que bien longtemps après le départ des Boches, lorsque tout sera redevenu silencieux alentours, que le rescapé se redressera entre les morts et s'enfuira loin des lieux du massacre. En cette terrible journée du 2% juillet 1944, vingt-deux maquisards tombèrent ainsi en héros sous les balles allemandes. La moitié des effectifs du maquis de Saligney fut anéantie au cours de cette action. Parmi les rescapés, deux hommes, Gabriel Mittler et Charles Duvillet durent la vie sauve à une permission régulière qui leur avait été accordée par le chef de district. Ces deux F.F.I. avaient passé la journée du 26 dans leurs familles. Lorsqu'ils tentèrent de rejoindre leurs compagnons le lendemain matin, ils furent avertis à temps du danger et trouvèrent refuge chez M. Pelot un agriculteur de Thervay. C'est à l'insistance de ce dernier qu'ils durent de ne pas regagner le camp des " Belles Charmes " déjà investi par les Allemands. Quelques jours seulement après cette tragédie, la plupart des rescapés du groupe " Panthère " prenaient place dans d'autres maquis de la région et continuaient la lutte contre l'occupant. Le groupe " Luc " qui opéra dans la forêt de Chaux regroupa la majorité des survivants de Saligney. Aguerris par cette cruelle adversité, ceux-ci allaient faire payer très cher aux Allemands le massacre de leurs camarades. Mais près de trente-cinq années après ce drame qui endeuilla toute une région, un mystère continue de planer sur l'affaire de Saligney. Malgré toutes les enquêtes qui ont été menées depuis lors, personne n'a jamais su qui avait indiqué aux nazis l'emplacement du camp des " Belles Charmes ". Car en effet, lorsqu'ils attaquèrent le maquis de Saligney, ce 27 juillet 1944, les assaillants connaissaient d'une manière très précise les effectifs qu'ils allaient affronter et surtout où il fallait frapper pour anéantir le groupe " Panthère ".